Bonny B.
L'émission "blues" de radio RDL Colmar animée par Jean-Luc et David BAERST

Nda : Activiste de la scène blues internationale, Bonny B. possède un parcours pours le moins atypique. De sa prime enfance, durant laquelle sa famille a subi de nombreuses violences sous le régime totalitaire de Pol Pot, jusqu’à son dernier record mondial en date (en 2015, durant 1 heure et 1 minute, il interprète le plus long riff de blues de tous les temps) l’homme a traversé les pires drames personnels et les plus beaux succès avec un état d’esprit qui force au respect. En effet, le chanteur-harmoniciste (mais aussi joueur de cigar box guitar) ne cesse d’insuffler des ondes positives et à croire en l’être humain. Doté d’un profond sens du partage, il ne se contente pas de donner des concerts et d’enregistrer des albums. Il se dévoue, également, pour les autres. Après avoir fondé une école de chant et d’harmonica, mis sur pied deux clubs de blues, organisé des tournées européennes pour des artistes américains, crée une radio en ligne, il a trouvé le temps de concrétiser le rêve de son père (à savoir, construire un établissement scolaire dans son pays natal). Riche d’un 13ème album, l’artiste est venu démontrer l’étendue de son talent à l’occasion de la 6ème édition du Festiblues de Kaysersberg-Vignoble. Entouré de ses Jukes ; à savoir le claviériste Markus Baumer (accompagnateur de Calvin Russell durant de nombreuses années) et le guitariste Ice B. (qui est son frère), Bonny B. a livré un set intense…aussi riche en musicalité qu’en humour. Voici l’entretien qu’il m’a accordé avant de monter sur scène.
                                                            
De ta prime enfance, au Cambodge puis en Thaïlande, conserves-tu des souvenirs liés à la musique…bien que les temps étaient alors très difficiles pour ta famille (qui était poursuivie par les Khmers rouges sous le régime de Pol Pot) ?66
Je me souviens parfaitement de tout ce qu’il s’est passé pendant cette fuite. Pour être honnête, durant cette période, il était très difficile de penser à toute forme d’art. Je n’avais, alors, que 5 ans et c’est plus tard, alors que nous nous étions réfugiés en Suisse, que j’ai pu être sensibilisé à la musique.

Je crois que c’est au Collège que tu as découvert l’harmonica, via des musiciens intervenants en milieu scolaire. Peux-tu évoquer cette révélation, te souviens-tu de ces musiciens ?
En Suisse, j’ai vécu une enfance normale…c’était le paradis sur terre. A l’école s’est, en effet, déroulé un concert pédagogique sur l’histoire du blues. Il était donné par Philadelphia Jerry Ricks et Oscar Klein. Ce dernier jouait un peu d’harmonica. Le son qu’il dégageait avec cet instrument a fait l’effet d’un flash pour moi. Je suis allé vers lui afin de lui demander quelques explications. Il m’a dit que l’on pouvait acheter un harmonica partout et c’est ce que j’ai immédiatement fait.

Te souviens-tu des premiers harmonicistes que tu as découverts et écoutés sur disques par la suite ?
Les premiers ont été Little Walter, Sonny Boy Williamson, Sonny Terry, Big Walter Horton, Carey Bell. J’écoutais, également, le chanteur-guitariste Muddy Waters qui m’a vraiment touché.

Dans l’harmonica en lui-même (et dans sa sonorité), qu’est-ce qui te touche le plus ?
L’harmonica est un instrument extraordinaire, qui n’est pas cher et que l’on peut emporter partout avec soi. En ce qui concerne sa sonorité, elle est liée à sa tonalité. J’aime les « bendings », ces notes altérées d’où jaillit l’émotion.

As-tu pris des cours en particulier (aussi bien pour l’harmonica que le chant) ou es-tu un autodidacte ?
J’étais autodidacte à 200% et c’est moi qui suis à l’initiative de la première école d’harmonica qui a ouvert en Suisse. C’était il y a 25 ans et, avant moi, personne n’avait eu l’idée de le faire. Pour le chant c’est pareil, je n’ai jamais pris de cours. J’ai appris sur le tas, comme les noirs américains le faisaient à l’époque. J’écoutais les autres bluesmen en essayant de les accompagner. J’ai acheté de nombreux CD et, je l’avoue, j’en ai aussi copié pas mal. C’est ainsi que mon apprentissage s’est déroulé, cela a été mon école de la musique.

C’est en 1998 que, pour la première fois, tu t’es confronté au milieu afro-américain en te rendant à Chicago. As-tu ressenti une émotion particulière sur place, en allant au contact de cette musique que tu écoutais déjà depuis plusieurs années ?
A cette époque, je n’avais pas beaucoup d’argent et je n’avais acheté qu’un billet aller-retour sans savoir comment j’allais subsister sur place. Arrivé à l’aéroport, j’ai demandé au taxi de m’emmener immédiatement au Buddy Guy’s Legends (club créé par le célèbre bluesman, nda). Une quinzaine de minutes plus tard j’y étais et Buddy Guy était sur scène avec son groupe. Ce dernier accueillait un nouvel harmoniciste, car Junior Wells était décédé une semaine auparavant. Durant cette jam, l’harmoniciste est allé boire une bière et a laissé son micro par terre. Etant jeune et fougueux, je n’ai pas hésité à monter sur scène sans rien demander à personne. J’ai donc commencé à jouer derrière Buddy Guy, sans que ce dernier le remarque. Il s’est retourné très rapidement et je pense qu’il a été surpris par le son que j’avais. Il faut dire qu’à cette époque là, j’étais très inspiré par Junior Wells et que je jouais à sa manière. Durant la pause, Buddy Guy est venu à ma rencontre et m’a dit que je jouais vraiment comme lui. Cette remarque m’a agréablement surpris…66

Le premier musicien que tu as rencontré, à Chicago, était donc Buddy Guy…
Oui c’est ça, c’était directement Buddy Guy (rires) !

Quels sont les autres artistes que tu as pu côtoyer durant ce premier voyage ? Il y a eu Louisiana Red, Bernard Allison, John Brim, Michael Coleman, Deitra Farr, Lonnie Brooks, Ronnie Baker Brooks, Little Mack Simmons etc. Il était possible de rencontrer beaucoup de monde à cette époque là. Je jouais aussi dans la rue. C’était une très belle expérience, je voulais vraiment m’y mettre et me plonger dans cet univers. C’est là que j’ai remarqué que ces gens-là avaient aussi des difficultés pour vivre de leur musique. Quand Michael Coleman me disais qu’il n’était payé que 50 dollars par soirée, je n’en revenais pas. Il faut dire que lorsqu’il venait en Europe, il était considéré comme une star. Ce guitariste est décédé il y a quelques années (en novembre 2014, nda), son nom figure toujours en bonne place dans les dictionnaires consacrés au blues… C’était quelqu’un de très respecté en Europe, qui vivait difficilement chez lui…à l’instar de nombreux bluesmen. Il n’y avait guère que Buddy Guy qui jouissait de la même respectabilité, que ce soit en Europe ou aux USA.

Quelle était leur approche vis-à-vis de toi. Avaient-ils de la compassion, étaient-ils à ton écoute et t’ont-ils enseigné certaines choses ?
Mon expérience m’a permis de constater, qu’aux USA, il n’est pas facile de se faire beaucoup d’amis chez les autres harmonicistes. Ceci parce que, chez eux, ils sont obligés de se « battre » pour vivre. Ils veulent tous garder leur place. Quand je suis arrivé, je me suis mis à beaucoup jouer puis à partager la scène avec des artistes tels que Lonnie Brooks. Ses harmonicistes habituels me prenaient comme un rival. De ce fait, je leur ai expliqué que je n’étais sur place que pour y passer quelques jours de vacances et y prendre du plaisir. Je ne voulais absolument pas m’accaparer la place de qui que ce soit. Ils ont remarqué que j’étais sincère et tout est allé mieux (rires) !

Tu as découvert la musique alors que tu étais élève puis, à ton tour, tu es devenu intervenant dans des établissements scolaires avant d’ouvrir ta propre école d’harmonica et de chant. Es-tu un pédagogue né ou est-ce quelque chose que tu as travaillé ?
C’est une chose qui est venue naturellement, au fil des milliers d’élèves que j’ai côtoyés depuis 2003 et même avant. J’ai toujours appris sur le tas, en suivant mon instinct. Rien n’a, jamais, été réfléchi. Lorsque je joue du blues, je ne pense pas à ce que je fais. C’est une chose naturelle, je suis mon cœur. Ma pédagogie réside dans le fait de tenir compte du niveau de chaque élève. Ceci sans prévoir quoique ce soit. J’adore enseigner…

Tu as, également, ouvert tes propres clubs de blues en Suisse, tu as fondé une webradio dédiée au blues (Blues Legends Radio). Comment parviens-tu à combiner autant d’activités ?
Cela ne représente que la partie émergée de l’iceberg. En effet, j’ai également construit une école au Cambodge pour les enfants déshérités. Je suis mon chemin et j’ai confiance aussi bien en mon présent qu’en mon avenir. Le blues a toujours été avec moi, le blues est un grand mot, le blues est pour moi la vie, l’amour, l’humilité… C’est aussi la détresse, le bonheur… Je suis mon feeling et mon cœur. Grâce à cela, je suis sûr que je vais encore construire de nombreuses choses.

Autre caractéristique de ton parcours pour le moins atypique, tu figures dans le Guiness Bookpour plusieurs records. Le 1er mars 2009, tu as notamment joué de l’harmonica non-stop durant 24 heures d’affilées. Comment t’y es-tu préparé et était-ce dans un but précis ?
Le but était de trouver les fonds nécessaires afin de terminer le toit de mon école au Cambodge. Il nous manquait, pour cela, 10.000 dollars. J’ai perdu mon père, qui était instituteur, en 2001. Je lui ai promis de construire une école en sa mémoire. Il s’agit de l’école Phayoun, qui porte aujourd’hui son nom. Avec mon père, nous avons toujours été connectés via nos rêves respectifs. Aujourd’hui encore, il me dit des choses à travers mes rêves. En plus de suivre mon cœur, je suis le sien…
Avant que je créé l’association, en 2006, j’ai rêvé qu’il me disait que j’allais avoir besoin d’argent pour fonder quelque chose d’exceptionnel. En 2009, il m’a aussi dit que je ferai aussi une chose hors du commun pour trouver l’argent nécessaire. Ce rêve était prémonitoire car j’ai monté un concert pour trouver les fonds. En ce qui concerne le record en lui-même, un jour, un journaliste m’a demandé comment j’avais fait pour me reposer après. Je lui ai simplement répondu que je m’étais reposé pendant que je jouais (rires). Le fait d’interpréter des morceaux pendant 24 heures n’était pas si compliqué, cela venait tout seul. La préparation m’a pris beaucoup plus d’énergie que le fait de jouer de l’harmonica pendant 24 heures.

Dans quelle configuration cela s’est-il déroulé. Etait-ce dans une salle où les gens pouvaient assister à une partie de cette prestation ?
Les gens payaient 10 francs CH de l’heure afin d’assister à ce record du monde. Au final, j’ai exactement obtenu la somme qui m’était nécessaire. Ainsi, nous avons pu nous rendre au Cambodge afin de terminer l’école. C’était en 2009 et, depuis, nous avons accueillons 75 nouveaux élèves tous les ans. Nous avons formé mille enfants jusqu’à maintenant, j’engage six professeurs ainsi qu’un cuisinier et un concierge.

As-tu encore l’opportunité de te rendre sur place de temps en temps ?
Oui, d’ailleurs je m’y rendrai le mois prochain (en décembre 2017). Je donne aussi des concerts pour les enfants sur place. Je leur organise une sortie…c’est toujours un plaisir de les revoir. Chaque année je les vois plus grands, puis il y a ce renouvellement…c’est fantastique !

Depuis 2001, tu as sorti une bonne douzaine d’albums avec différents groupes. Le dernier en date, « Bonny B. & The Jukes », est paru en 2017. On y retrouve de nombreuses légendes du blues (James Wheeler, John Primer, Bob Stroger, Bob Margolin etc.). Comment as-tu monté ce casting ?
Je profite de cette question afin de rendre hommage à James Wheeler dont c’était le dernier enregistrement. Il est décédé un mois après notre tournée commune en Suisse… Cela fait 20 ans que je fais venir des musiciens américains de blues. Le premier était Sugar Blue, en 2001, puis il y a eu Finis Tasby et plein de monde. Inutile de te dire que j’aurais beaucoup d’anecdotes à te raconter.
C’est de fil en aiguille que tout s’est fait. Les musiciens parlent entre eux… Par exemple, Bob Margolin connait beaucoup de monde et il est très respecté en Amérique. Idem pour Bob Strogerqui n’hésite pas à transmettre mes contacts à ses amis musiciens. Actuellement, je suis confronté au fait qu’il y a trop d’artistes américains qui souhaitent participer à ces tournées de blues. J’en organise trois par année et chacune d’entre elles se nomme « Blues Legends Tour ». La prochaine, avec Billy Flynn, débutera dans deux semaines (entretien enregistré le 17 novembre 2017, nda).

Peux-tu revenir sur l’enregistrement du disque en lui-même ?
Cet enregistrement s’est déroulé dans le studio d’enregistrement de mon frère, Ice B. J’ai entièrement produit ce disque en sa compagnie. Son label est distribué par la Fnac et, bien sûr, sur de nombreuses plateformes sur internet. Il s’agit de mon 13ème album et il est, à mon sens, le plus épuré car il a été capté dans des conditions «live». J’ai écrit 75% des morceaux qui le composent, dont certains sont dédiés à mon père. J’y raconte ma vie, ce disque est très introspectif…

On y trouve une reprise qui accroche, immédiatement, l’oreille de tous les francophones. Il s’agit d’une version de « Ne me quitte pas » de Jacques Brel, que tu as entièrement retravaillée en blues. Le résultat est vraiment impressionnant, comment t’y es-tu pris et pourquoi as-tu choisi cette chanson en particulier ?
Les producteurs qui liront ce papier vont, tout de suite, écarquiller leurs yeux car je n’ai même pas fait une répétition avant d’enregistrer ce morceau. Je l’ai joué avec le cœur, au feeling…sans même donner la tonalité au groupe. J’ai, simplement, dit aux musiciens de se lancer et de me suivre. J’ai, peut être, vécu ce morceau comme Jacques Brel l’avait vécu. Lui a mis son texte, qui est très profond, en avant alors que moi j’ai essayé de le mettre en relief par l’intermédiaire d’un blues qui n’est pas dans les standards du genre. Tout est venu naturellement, sans aucun travail de préparation préalable. C’est pour cette raison que j’aime, si particulièrement, ce CD…tous les morceaux qu’on y trouve ont été captés en une seule prise. De ce fait, la première note qui sonne est celle du cœur. Il n’y a pas de perfection dans ce disque mais il y a de l’humain. Je pense que nous sommes parvenus à y exprimer la profondeur du blues.

En tout cas le mot « feeling » te correspond très bien. On sent que ce terme est essentiel dans la conception de ta musique…
Le feeling est, en effet, très important. Quand on a trop de technique on veut souvent faire trop de choses et jouer trop de notes. L’émotion pèse à 90% dans la qualité de la musique. Si on arrive à avoir un minimum de technique et à donner de l’émotion on parvient au meilleur résultat. Faire une note à la place de quatre et le faire bien permet d’obtenir le meilleur résultat. J’ai toujours essayé d’enseigner cela à mes élèves, il faut trouver les notes qui sonnent avec ton cœur…

J’aimerais revenir sur ces petits élèves cambodgiens, puisque tu vas toujours à leur rencontre. Est-ce que certains connaissent déjà le blues, es-tu déjà parvenu à leur faire découvrir cette musique d’une manière ou d’une autre (et si oui, quelle est leur réaction) ?
Avant de parler de ces jeunes, j’aimerais évoquer la musique traditionnelle cambodgienne. C’est vraiment du blues et on peut la jouer avec une cigar box guitar possédant deux cordes. On y chante à la même manière que John Lee Hooker ou comme les africains le font dans leur propre musique traditionnelle. De ce fait, nous possédons déjà une forme de blues dans notre peau. Si les enfants actuels ne connaissent pas le blues, j’ai pu constater que (la dernière fois que je m’y suis rendu) ils ont apprécié le fait que je leur joue de l’harmonica. Ils savent, maintenant, taper des mains sur le 2 et le 4 et non plus sur le 1 et le 3. Les enfants apprécient tous les styles, l’important est d’avoir le sourire et de posséder le rythme en soi. Les enfants ne jugent pas les styles, c’est une chose que j’aime beaucoup…

Souhaites-tu ajouter une conclusion à cet entretien. Y’a-t-il quelque chose qui te tienne à cœur et que tu souhaiterais encore évoquer ?
Suivez votre instinct, ayez confiance, donnez le l’amour et du bonheur… Il est important de s’aimer soit même. Avant de rendre le monde meilleur, il faut veiller à devenir soit même meilleur. Le monde suivra…

www.bonnyb.ch

 

 
Interviews:
Les photos
Les vidéos
Les reportages
 

www.bonnyb.ch

Interview réalisée à l'
Espace Pluriel - Sigolsheim
le 17 novembre 2017

Propos recueillis par David BAERST

En exclusivité !

 

Le
Blog
de
David
BAERST
radio RDL