Jim Petit
L'émission "blues" de radio RDL Colmar animée par Jean-Luc et David BAERST

Peux-tu te présenter sommairement à nos auditeurs ?
Je suis un joueur de blues un peu particulier parce que j'appelle ça du " world blues music ". Donc du blues du monde entier, entre Hawaï, l'Inde et le Mississippi, l'Afrique de l'Ouest l'Afrique du Sud, Madagascar, la Réunion, l'Irlande et la Scandinavie. Principalement des peuples qui ont en commun ; soit d'avoir été colonisés, soit d'avoir beaucoup souffert, comme les Tziganes en Europe de l'Est.

Je prends toutes ces musiques et je les mélange dans ma tête pour en faire une musique uniquement acoustique. Parce que c'est là qu'on arrive à donner le plus d'émotions.

Je suis passionné par tout ce qui ressemble de près ou de loin à une guitare slide. Que ce soit une guitare National resonator, une guitare hawaïenne ou une guitare Weissenborn. Tous ces instruments sur lesquels ont fait glisser quelque chose dessus, je les trouve aussi intéressant que d'écouter chanter un oiseau qui s'envole. C'est joli, ça peut être sexy ou bien violent.

C'est là qu'est le blues, pour moi. Une expression sublimée des sentiments du musicien. Pas besoin d'être né au Mississippi, de reprendre Robert Johnson de manière classique ou de jouer du pop blues à la Eric Clapton, c'est juste exprimer ses sentiments.
Bon, j'utilise des guitares typiques du blues. Mais si je savais jouer un peu mieux de l'orgue, je jouerai la même chose à l'orgue.

Comment t'es venu cet amour du blues ? Pourquoi d'être orienté spécifiquement vers les instruments à corde ?
Je n'en sais rien. Récemment, j'ai vu une photo où je posais chez mes grands-parents avec une guitare dans les bras - je devais avoir cinq ans. La guitare appartenait à ma grand-mère qui, malheureusement, n'a jamais pu en jouer. Elle a voulu s'y lancer à cinquante, soixante ans. Elle a été découragée par mon père et son mari qui se moquaient un peu d'elle. Tout ce qu'elle voulait, c'était jouer " Jeux interdits " au fonds de son jardin.

Après, j'ai eu la chance de pouvoir récupérer sa guitare. Vers cinq ans, je gratouillais n'importe comment. J'accordais comme ça sonnait. C'était déjà de l'open tuning, mais je ne le savais pas.
A douze, treize ans, des copains du collègue jouaient du Nirvana à la guitare. Je n'en ai jamais joué, mais ça m'a donné envie de prendre la guitare. J'ai appris à en jouer et très rapidement, j'ai posé la guitare à plat sur mes genoux pour faire glisser un bout de métal dessus.

Le blues est venu après. C'est la musique qu'écoutais mon père, ainsi que beaucoup de musique country comme Johnny Cash. Mais pas la country de Nashville avec le Hillbilly et son Stetson fluorescent, la chemise à paillettes et la cravate texane … J'écoutais aussi du Neil Young qui joue pas mal en slide.
J'ai découvert le blues à travers la collection de 78 tours de mon grand-père. Entre le jazz des années 30, la musique hawaïenne (Tao More, Saul Opi) puis des gens tels que Bob Brozman m'ont permis d'aller un peu plus loin.

Il t'a fortement influencé et tu l'as rencontré. Peux-tu nous parler du bonhomme ?
Bob est un gars extrêmement sympathique et un musicien exceptionnel. Il se décrit lui-même comme " musicien anarchiste et anthropologiste ". Son approche de la musique est vraiment très intéressante. Il étudie aussi bien les peuples que leur comportement (la plupart du temps, il s'agit de peuples colonisés). Au travers du blues, il effectue des mélanges. Il a joué avec des gens tels que Debashish Bhattcharya qui vient d'Inde (il joue de la guitare slide indienne à 22 cordes), René Lacaille de la Réunion, Tao More d'Hawaï, des gens venant du Japon et de partout.

J'ai eu la chance de suivre un de ses stages de musique cette année à Toulouse. C'était la première fois de ma vie que je suivais un cours de guitare. Je dois dire que mon approche de la musique n'est pas basée sur la technique mais sur l'expression maximale de ma sensibilité, de mes sentiments et sur le rythme.
J'avais de gros problèmes pour trouver le rythme. Il a su m'apprendre à comprendre le rythme de façon toute bête. Il m'a appris les techniques pour comprendre le rythme et comment évoluer dans la variation du rythme.

Tu es autodidacte, ce qui est formidable car le blues est avant tout une musique de feeling.
Je ne suis pas un bon guitariste. Certaines choses que je produis sont extrêmement simples, au niveau de la main gauche. A la main droite, c'est plus comique. Je n'aime pas du tout les tablatures. Je ne supporte pas d'avoir à les apprendre. Le solfège, je l'ignore.
Après, il faut ouvrir sa sensibilité et un peu ses oreilles. Leur cœur doit être grand ouvert. Ensuite, comme dirais Bob Brozman, allons-y à donf !

Taj Mahal a été un des premiers à incorporer à son blues des éléments venant de la " world music ".
C'est assez marrant de remarquer que tous ces gars (Bob Brozman, Taj Mahal ) jouent sur des guitares National resonator. On retrouve cette tendance à l'ouverture chez la plupart des guitaristes slide. Bien sûr, certaines personnes traditionnelles restent fidèles à leur style. L'approche - quand on joue de cet instrument - permet d'aller très loin dans la recherche de sons. Taj Mahal et Toumani Diabaté ont fait un superbe album ensemble avec la kora du Mali.

Tu n'hésites pas à reprendre des poèmes de grands écrivains pour les mettre en musique. D'où cela t'est venu ?
Pour commencer, je suis un grand fan de Léo Ferré. Je ne l'écoute plus en moment car Léo Ferré est autant beau qu'il est triste. N'ayant pas envie d'être triste actuellement, je ne l'écoute plus. Néanmoins, sa poésie et ses textes sont magnifiques. Pas son biais, j'ai approfondis des gens tels que Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Apollinaire et Aragon.

Je prends les textes de ces poètes romantiques et je fais mon petit mélange pour inventer une musique.
Des fois, c'est heureux, d'autres fois, non. Ma démarche consiste à choisir un poème au hasard, ainsi qu'une guitare, au hasard également, parmi mes différentes guitares. Je joue, je laisse aller…

Si une idée intéressante apparaît, je la mets de côté et j'approfondis ensuite. Si, par contre, ça ne marche pas du tout - comme ça arrive plus souvent qu'on ne le veuille - je laisse tomber. Tant pis, un beau texte est avant tout fait pour être lu, pas forcément pour être chanté.

A l'inverse, as-tu déjà repris des thèmes musicaux pour y rajouter tes propres textes ?
Non. J'écris certains textes, même si je suis dans une période plus créative au niveau musical, pour le moment. J'ai déjà écris entre trente et cinquante textes avec une musique plutôt folk, genre douze cordes.

Il est rare que je reprenne de la musique existante. Bien entendu, j'adapte des chansons d'Hawaï du style " my kaino kahaoï ". Les textes en hawaïen sont extrêmement difficiles à chanter.
En plus, la voix de tête est toujours très aigue, avec en plus une voix de baryton. C'est très ardu de chanter les deux voix quand on est tout seul. Je reprends l'idée générale, sans pouvoir m'empêcher d'y mettre ma sauce.

Tu es aussi proche de la musique venant de Madagascar …
Madagascar possède l'une des musiques les plus belles et les plus complexes avec celle de l'île de la Réunion. Le rythme est très compliqué, tout est syncopé. C'est tellement balaise - plus dans les sentiments que dans la technique. Je me moque de la technique. Je trouve leurs rythmes balaises à mon oreille de " bon français ". Ça ne rentre pas tout à fait, mais en même temps, je vibre vraiment.
Des gens comme Eric Manana de Madagascar sont sublimes. En plus, sa voix est si belle. J'ai vu René Lacaille en concert. Quand il joue de l'accordéon, il est génial.

Quelle est l'histoire de la guitare slide ?
Pour jouer en slide dans le sud du Mississippi, les premiers trucs sont basés sur le " diddley bo' ". C'est tout con, vous pouvez le fabriquer chez vous sans aucun problème :

  • Prenez une barre en bois, une planche d'environ cinq centimètres de large sur soixante-dix de long.
  • Clouez un clou devant, un autre derrière, tendez une corde de guitare.
  • Accordez comme vous voulez : en ré, en mi ou en sol.
  • Glissez deux petits bâtons d'eskimo pour faire les silex.
  • Jouez avec une bouteille de bière, un morceau de verre ou un tube de métal pour slider dessus.

C'est tout !

Tu pourrais nous parler des différents instruments avec lesquels tu te produis ?
J'ai d'abord une guitare de chez National. Ils ont inventé la guitare à résonateur dans les années trente. Le principe est assez simple. La caisse est en métal. Trois cônes en aluminium strié sont placés dedans. Ils servent d'amplificateurs acoustiques.
Ces instruments sont joués principalement en slide, c'est-à-dire en faisant glisser sur les cordes un objet soit en verre, soit en métal. Se faisant, on crée ce glissando aussi appelé slide dont le volume sonore possède une amplitude assez impressionnante.

On peut jouer à un niveau très faible et quand même arriver à un volume très fort, ce qu'une guitare acoustique ou une guitare électrique ne peuvent pas produire.
Pour la guitare électrique, prenons l'exemple des guitares Les Paul Gibson. Si on gratouille les cordes comme un malade, le son sera fort, mais pas tant que ça. Après, quand on ajoute une pédale de volume et l'ampli poussé à bloc, ça crache les watts. L'instant d'après, il est impossible d'être discret et féminin.
Sur la National, on est garanti d'obtenir une touche féminine très douce, aussi bien que le son d'un gorille en rut ! Sur cette guitare National, je joue en position normale.

En 2004, j'ai construit une guitare. Elle est du style Weissenborn, dont le joueur le plus connu est Ben Harper. Pour faire cette guitare, j'ai utilisé du koa, un acacia d'Hawaï. Sa particularité est d'être totalement en bois. Son manche est creux jusqu'au bout. On la tient uniquement à plat sur les genoux.

Pas mal de bluesman s'inspirent de leurs racines pour trouver leur instrument. Tu fais pareil car tu joues aussi de l'épinette des Vosges !
Mes racines ne viennent pas de là. A la base, je suis savoyard, d'une bonne famille de paysans qui possèdent un alpage. L'épinette est l'instrument des paysans des Vosges.
La première guitare que j'ai construite, c'est elle. Seul problème, depuis qu'elle est tombée, je l'ai réparée à la va-comme-je-te-pousse. Je me refuse également à mettre des micros à l'intérieur de mes guitares. Je n'aime pas entendre le grain au travers d'un ampli. J'utilise uniquement des micros placés devant les instruments. Aucun n'est facile à amplifier.

Peux-tu nous parler d'un de tes morceaux ?
Je l'interprète sur la guitare hawaïenne Weissenborn. Ce morceau de ma composition s'appelle " Taghashree". Il est fortement influencé par la musique classique venant de l'Inde du Nord. A la base, c'est parti d'une expérimentation.

Une guitare acoustique est limitée par la longueur des cordes et par la façon de jouer. En principe, peu de variations sont possibles. Je viens tout juste de recevoir une nouvelle barre d'un gars qui me fait l'immense plaisir de me fournir en slide. Il s'agit d'Ian McWee. Un anglais considéré comme le luthier du bottleneck.
Cette barre de slide en cristal s'appelle " Diamond Bottleneck " est disponible sur le site : http://www.diamondbottlenecks.com). Pour ceux qui jouent de la guitare, il fait du matériel magnifique.

Par moments, vous n'aurez pas l'impression d'entendre une guitare mais soit un tabla, la percussion d'Inde, soit un cithare indien, soit une guitare hawaïenne. J'utilise un accordage en double do. C'est-à-dire que ma première corde est accordée en do, après : un sol, un do et deux do. La particularité de la basse de ce do-là est de vibrer à 63 hertz, ce qui fait vibrer les femmes " intimement " .

Ce n'est pas aussi puissant que vous pouvez le croire. Il faut remarquer à ce sujet que les filles ont une perception propre à elles. Je les observe quand je joue ainsi. Elles portent leur attention sur le rythme. Les mecs sont plus concentrés sur le jeu de la main droite. Encore une petite chose assez marrante !

Tu as aussi repris " Cypress Grove " de Skip James ?
Je suis parti aux confins du Mississippi avec une chanson " Cypress Grove " de Skip James. Ce titre n'est pas des plus gais. L' " allée des cyprès " de Skip James évoque le cimetière. Cette chanson m'a beaucoup touché, surtout la dernière strophe.

" When your knee bone's achin' and your body cold ", c'est-à-dire quand les os de tes genoux te font mal et que ton corps est très froid. En 2004, j'ai subi une grosse crise de poly-arthrite qui m'a immobilisé complètement. Mes genoux, mes chevilles et mes coudes étaient gonflés. J'étais handicapé, tel une loque. A présent, tout va bien mieux. J'ai repris le ski, je marche en montagne. Pas de soucis.

Cette chanson m'a tellement touché que j'en ai fait une version plus personnelle. Normalement, elle se joue avec un accordage en ré mineur, soit donc une tonalité très triste. Je l'ai accordé en ré majeur. J'incorpore petit à petit des sonorités d'Inde.

Ce qui est assez pénible pour les auditeurs quand on joue de la guitare slide, c'est qu'on utilise les accordages complètements différents de la guitare conventionnelle. L'accordage standard, impossible de me le rappeler car je ne l'utilise pas. Tout le monde se base sur la grosse corde : mi, la, ré, sol, si et mi. Si on fait sonner les cordes à vide, cela donne un mi onzième diminué ou quelque chose dans le genre - ce qui est inaudible.

Pour jouer de la guitare comme ça, il faut bouger les doigts dans tous les sens. Les bluesmen d'Hawaï, d'Afrique et tous les pays colonisés qui ont reçus la guitare dans les bras, ont utilisé une technique différente. Le moins de mécanique possible pour régler les cordes (et donc le minimum de clefs et de tours). Ils ont trouvé ce qu'on appelle l'accord ouvert de sol (alias " open tuning " NDLR). C'est un sol naturel qu'on obtient en grattant les cordes.
J'utilise ces accordages. Ils sont parfaits pour jouer en slide. D'un point de vue émotionnel, ils sont plus directs.

As-tu un projet de disque en cours ?
J'ai fini le mixage de ma maquette. Mon disque s'appellera, je vous le donne en mille, " Blues around the world ". Quatorze titres en solo où j'utilise plusieurs guitares, d'autres où je suis accompagné par un ami norvégien : Kyrre Slind qui joue de la guitare baroque. Il va m'accompagner sur un concert à Paris. Maintenant, il fait du chant grégorien et il joue même du luth !

On va mixer la musique baroque du moyen âge avec le luth et la musique hip hop blues. Un violoniste, David Van Haaren, joue de la mandoline sur une chanson en indien, alors qu'il est plutôt spécialisé dans le violon manouche. J'ai également la chance de disposer d'Aurélie Jung, du groupe Iona, qui est actuellement en Inde pour apprendre le chant. Une chanteuse exceptionnelle.

Ces gens me font l'honneur de m'accompagner de temps en temps. J'adore jouer avec des musiciens beaucoup plus forts que moi. Quand on est tiré vers le haut, on peut aller de l'avant !

As-tu quelque chose à ajouter pour terminer ?
En ce moment, je suis vraiment sur une courbe. La pente n'est pas raide, mais je sens que je progresse. Disons que j'arrive - bien que pas complètement encore - à reproduire sur mes guitares ce que j'ai dans la tête. Après, le plus difficile est d'être suffisamment détendu au niveau musculaire pour que ça vogue tout seul.

J'aimerais vraiment que l'instrument fasse partie de mon corps. Que mes muscles ne connaissent pas seulement ce phénomène physiologique : O/1, fermé/ouvert. Que je puisse être juste en dessous de l'ouverture, juste en dessous de la fermeture. Pour que - hop ! - d'un seul coup, je puisse sortir une note ou une harmonique cachée et créer de l'étonnement et de la subtilité. Pour que le blues progresse et moi également. Que je puisse vraiment m'exprimer. Ce qui me tient vivant, c'est la musique.


 
Interviews:
Les photos
Les vidéos
Les reportages
 

Les liens :

Site internet : jimpetit.com

Interview réalisée le 1er février 2006 dans les studios de radio RDL

Propos recueillis par David BAERST

En exclusivité !

Interview de Jim Petit

Clic gauche pour écouter
Clic droit pour télécharger

 

Le
Blog
de
David
BAERST
radio RDL