Jean-Pierre Vignola
L'émission "blues" de radio RDL Colmar animée par Jean-Luc et David BAERST

Monsieur Vignola, vous êtes une figure emblématique des musiques Afro-américaines en France. Pouvez-vous me parler de votre cursus ?
J'étais un amateur de ces musiques. Le premier album que j'ai possédé était un 33 tours de Charlie Parker. J'avais aussi, à cette époque, la chance d'être le voisin d'un grand musicien français, à savoir le saxophoniste ténor Alix Combel.
Ce dernier m'a fait découvrir beaucoup de morceaux et m'a présenté énormément de musiciens comme, par exemple, Hubert Rostaing, Stéphane Grapelli et bien d'autres.
Il m'a aussi incité à organiser des concerts dans ma ville de Mantes-la-Jolie, en banlieue parisienne.

C'est ce que j'ai fait avec mes copains d'école et j'ai immédiatement trouvé la chose plaisante.
Par la suite c'est devenu mon métier car j'ai intégré une compagnie de disques qui organisait des tournées. Je suis, ainsi, devenu " chauffeur-livreur " et j'allais de ville en ville avec les musiciens afin de leur porter les valises, d'installer la sono, de vendre les albums à l'entracte, de remballer le matériel etc…
Ceci m'a permis de côtoyer des personnalités telles que Muddy Waters, Lionel Hampton, Luther Allison, Lucky Peterson etc…

Cette société de disques a aussi travaillé en collaboration avec une agence américaine, c'était celle de George Wein qui fondait la Grande Parade du Jazz à Nice. A partir de ce moment là, au lieu de conduire ma camionnette j'accompagnais BB King, Miles Davis, Herbie Hancock, George Benson et tant d'autres…

Du coup, nous nous déplacions en avion…
Il me faudrait, en fait, plusieurs jours pour vous donner une liste complète d'artistes que j'ai accompagné.

Entre temps j'avais sympathisé avec un Monsieur qui était Moustache (batteur de Jazz, amuseur public et comédien, décédé brutalement en 1987 à l'âge de 59 ans, Nda) qui était chargé d'animer le Hall, qui était à proximité du Bar, à L'Hôtel Méridien. C'était dans les années 70 et l'ambiance y était d'une grande tristesse. Moustache y a décidé de faire de l'animation musicale en jouant, dans un premier temps, lui-même avec un petit groupe qu'il avait monté. C'est comme ça que le Jazz-Club est né.

Nous y avons, dans un premier temps, programmé quelques artistes américains qui étaient accompagnés par cet orchestre, puis par des groupes complets. C'est devenu le Jazz-Club Lionel Hampton…
Depuis, 365 jours par an, nous y proposons de la musique. Aussi bien du Jazz que du Blues et parfois du Funk.

Je ne résiste pas à la tentation de vous faire parler de votre expérience au sein du label " Black & Blue "…
C'est un bordelais, Jean-Marie Monestier, qui a fondé le label " Black & Blue ". Il était disquaire à Bordeaux et a commencé par organiser des petites tournées. Pour cela il recherchait des musiciens qui étaient tombés dans l'oubli. C'était une entreprise " artisanale " et il profitait de ces moments pour les enregistrer. C'est ainsi que des artistes tels que Milt Buckner, Roosevelt Sykes et même John Lee Hooker ont enregistré pour Black & Blue.

Petit à petit ça a grandit, Monestier a eu des collaborateurs comme Jean-Pierre Tahmazian puis Didier Tricard et moi-même. Nous avons continué quelques années et si Black & Blue n'enregistre plus, il y a toujours des tournées et des ré-éditions d'albums qui sortent.

Parmi tous les artistes que vous avez rencontré, quels sont ceux qui vous ont le plus marqué ? De plus, petite cerise sur le gâteau, auriez-vous une anecdote marquante à me conter ?
Il y a des anecdotes qui ne sont pas racontables (rires), donc on passe dessus…

Parmi les musiciens qui m'ont le plus marqué il y a Muddy Waters, c'était un homme très gentil avec un grand cœur. Nous jouions aux cartes tous les soirs. C'était la première vedette que j'accompagnais, donc j'étais très intimidé. La première fois nous sommes restés six semaines ensemble, c'était terrible…
La tournée s'appelait alors " Newport in Europe ", au même programme il y avait Sonny Rollins et McCoy Tyner. Un soir Mick Jagger est venu voir le concert à Londres et avait invité Muddy Waters au restaurant avec ses musiciens. J'étais le road manager, le larbin…
C'est Muddy Waters qui a insisté pour que je les accompagne en disant " Si Jean-Pierre ne vient pas, je ne viens pas ".
J'ai donc été invité au restaurant par Mick Jagger, c'était en 1975. Depuis je l'ai revu plusieurs fois et lorsque je lui rappelle cette anecdote, il ne s'en souvient pas…

George Benson m'a marqué au même titre que Herbie Hecock et Count Basie. On pense que la plupart de ces grosses vedettes sont intouchables alors que ce sont des êtres humains comme les autres.
BB King est aussi un type fantastique, son concert à Paris le 17 septembre 2006 sera une de ses dernières apparition européenne, j'en profiterai pour lui souhaiter sont anniversaire qui aura lieu le 16…
Nous avons vécu de très bons moments ensemble.

Benny Carter qui était un très grand saxophoniste et chef d'orchestre et avec qui j'ai fait sa dernière tournée en 1997 était le parrain de mon fils.
Les choses ne sont plus les mêmes aujourd'hui. Les jeunes passent par les écoles et possèdent une technique faramineuse, ils peuvent lire la musique les yeux fermés ou dans le noir. Leurs aînés ne savaient pas forcément lire la musique et avaient connu la ségrégation, les souffrances. Ils se plaignaient, pourtant, moins et offraient souvent des concerts plus généreux qui pouvaient durer 3 heures avec 45 minutes de bis.

Il y avait quand même quelques fous comme Chuck Berry, par exemple. Faisant des misères à tout le monde et jouant 55 minutes. Ces artistes là jouent le même répertoire depuis des décennies mais remplissent toujours les salles, donc ce sont de mythes. Miles Davis était aussi peu parlant…

Les bluesmen, souvent peu considérés aux USA, devaient être, en tout cas, très émus de l'accueil que leur réservait la France…
Oui, les artistes de Jazz et de Blues, en dehors de ceux qui avaient une grande réputation internationale, étaient très surpris de l'accueil.
Il faut savoir que, par exemple, Fred Below (immense batteur de Blues de Chicago, Nda) était éboueur à la ville de Chicago et prenait ses vacances pour tourner en Europe.

Lorsqu'il retournait à Chicago, jouer le soir dans des clubs pour 4 ou 5 dollars l'affiche à l'entrée précisait qu'il revenait de tournée européenne, ce qui lui permettait de gagner 1 ou 2 dollars de plus…
Ils étaient étonnés de voir que tant d'amateurs les connaissaient ici et avaient leurs disques.
Ils aimaient la France pour cela…

Pour en revenir au Jazz-Club, comment s'est déroulé l'" après Moustache " ?
Lorsque Moustache est décédé, nous étions plusieurs à reprendre le Club et à en assurer la programmation. Malheureusement peu après je me suis fait remercier.

Par la suite l'Hôtel et le Jazz-Club ont été rénovés et Didier Tricard et moi-même avons été re-contactés, depuis nous sommes deux à programmer. Nous programmons depuis 2000 et avons commencé par un hommage à Moustache car il nous manque toujours, le " gros ". Il incarnait la joie de vivre, c'était un faiseur de fêtes incroyable…
Nous essayons de conserver son esprit et " son ambiance ". Si nous sommes toujours là, aujourd'hui, c'est que ça tourne !

Comment vous répartissez-vous la tâche ?
Didier est le spécialiste du Blues, moi je suis plus Jazz Moderne, Bee Bop, Grandes Formations…
Nous travaillons main dans la main en nous informant des tournées qui passent par l'Europe et souvent nous faisons spécialement venir des groupes des Etats-Unis.

J'ai toujours aimé le pianiste Ramsey Lewis, un père du Funk. Je ne l'avais jamais vu en concert et puisqu'il faisait une tournée il y a deux ans, nous l'avons fait venir. C'était le seul moyen pour moi de le voir et de l'écouter enfin (rires).
Les deux concerts étaient archi-complets, nous avons refusé du monde…

Pouvez-vous me dire de quelles infrastructures vous disposez puisque je crois que vous êtes l'un des Clubs les mieux pourvu en termes de matériels et que vous offrez d'excellentes prestations aux artistes ?
En tant qu'amateurs nous avons toujours aimé assister à des concerts dans de bonnes conditions. La moindre des choses était donc de donner de bonnes conditions de travail aux artistes afin qu'ils puissent s'exprimer le mieux possible.

Nous voulons aussi que le public reçoive un bon accueil et qu'il dispose d'un excellent confort d'écoute.
La direction a, ainsi, mis à notre disposition une grande sono, une belle scène, des éclairages et la possibilité d'accueillir des Big Bands.
Pour l'instant tout le monde nous félicite…

Des gens comme BB King ou Solomon Burke se sont produits ici, auriez vous encore un rêve concernant la venue d'un artiste ?
Oh là là…il y en a de moins en moins…
J'aimerais faire venir George Benson avec qui j'en ai discuté…

Il a un vieux rêve, celui de faire un spectacle autour de l'œuvre de Nat King Cole. Pour cela il cherche un petit lieu, pourquoi pas chez nous ?
Il faut préciser que nous avons aussi eu Cab Calloway et Lionel Hampton. C'étaient des soirées folles avec une queue de spectateurs jusqu'au trottoir…

Il y a eu tant de vedettes… Charles Brown par exemple…
J'aimerais aussi avoir Etta James, avoir à nouveau Buddy Guy, s'il joue un peu moins fort…

Nous sommes contents de ce que nous programmons et seront fiers de recevoir à nouveau Jimmy McCracklin qui est rare en Europe et qui restera 4 jours avec nous, nous donnant une lueur de jeunesse…
J'aurais bien aimé programmer le Johnny Otis Show, qui était la base du Rythm and Blues et du Rock'n'Roll. Cela n'a pas pu se faire et aujourd'hui Johnny Otis est bien vieux et il a du mal à refaire ce qu'il a fait.

Depuis quelques temps vous avez ouvert votre scène au Rock'n'Roll, jusqu'à quelle musique seriez-vous prêt d'aller ?
Êtes-vous touché, par exemple, par la mouvance Hip Hop Blues ?
Pour l'instant non, nous faisons du funk mais nous ne sommes pas prêts pour aller au delà. Je préfère rester traditionnel, il ne faut pas oublier les racines. Aujourd'hui tout est mélangé dans certains Clubs et dans les Festivals. Nous préférons nous en tenir ici au Jazz, au Blues et aux apparentés directs. Il ne faut pas que le public des habitués perde ses repères, au même titre nous ne programmons pas de Free-Jazz ou de Fusion.
Il y a d'autres établissements, chacun doit avoir sa particularité.

Vous parliez du public, quel est-il au Jazz-Club Lionel Hampton puisque c'est un établissement très prestigieux et luxueux ?
Dans l'Hôtel il y a 1035 chambres, c'est le plus grand de France. De ce fait nous avons des clients dans notre public mais aussi des gens de passage et des amateurs de musique. C'est un endroit pour tous.

Nous ne sommes pas un vrai Club mais un Bar qui le soir se transforme en Club. Donc parfois les clients du Bar restent…
Rien n'est défini. Il est certain que l'endroit est très luxueux et que l'Hôtel appartient à une certaine catégorie mais nous n'avons jamais mis de barrières et vous pouvez venir en " jeans-baskets " sans problème, il suffit d'être correct.

Les spectateurs ici sont de tous les âges et de tous les m ilieux sociaux, leur point commun est de vouloir passer une bonne soirée.
L'entrée est libre, seule la première consommation est un peu plus chère.

Il faut savoir qu'il y a quand même, chaque soir, deux sets différents de chacun une heure et demi. Les gens peuvent rester 3 heures en ne prenant qu'un seul café. Ceci n'est pas excessif donc il faut oser venir nous voir !

Pouvez-vous me dire quel est le plus beau compliment qu'un artiste vous a fait ?
Il y a des artistes qui ont dit qu'ils m'aimaient et qu'ils souhaitaient revenir jouer au Club. Je garde aussi des contacts avec beaucoup d'entre eux, ils m'envoient des cartes postales lorsqu'ils sont en tournées.

L'Orchestre de Count Basie m'a écrit un morceau qui s'intitule " Vignola Express "… (JP Vignola m'avouera hors micro que la première fois qu'il a entendu ce morceau il n'a pas pu retenir ses larmes, Nda).
Buck Clayton a écrit un morceau qui porte le prénom de ma fille, ce qui m'a aussi touché.

Le trompettiste Harry Edison, aujourd'hui disparu, était né un 10 octobre, comme mon fils, de ce fait il me téléphonait tous les ans à la même date, qu'il se trouve aux USA ou au Japon, afin de souhaiter l'anniversaire à ce dernier. Souvent sans se soucier du décalage horaire…

Je fais partie de la famille de certains d'entre eux, il n'y a rien d'autre à dire…. Le petit blanc français faisant parti de la grande famille des jazzmen noirs américains… et ça j'en suis fier (M.Vignola est à ce moment là visiblement très ému, Nda) !

Qu'auriez-vous manqué dans votre vie sans la musique ?
Je venais du bâtiment qui est une belle profession.

Mais la musique m'a permis de rencontrer beaucoup de gens fantastiques que ce soit à Maubeuges, Valanciennes, Munster, Stockholm ou Madrid. Cela a été une aventure humaine fantastique et si c'était à refaire je le referai même avec les erreurs.

… (long blanc d'émotion)…

Pour conclure je veux dire qu'il ne faut pas enterrer le Jazz et le Blues car quand on voit à la télévision la Star Ac' et compagnie on peut se dire qu'on est mal barrés…
Il y avait une émission de Jazz sur M6 animée par Philippe Adler, qui valait ce qu'elle valait, mais qui avait au moins le mérite d'être la seule émission régulière sur le Jazz.
Je ne sais pas pourquoi on nous l'a supprimé…

Maintenant nous n'avons plus rien du tout, donc il faut continuer à défendre ces musiques qui sont à la base de tout ; de la Pop, du Rock… Bref tout vient du Jazz et du Blues.
Oui tout vient du Blues donc il faut défendre cette musique et on peut te remercier d'avoir une émission comme la tienne et remercier des fous furieux comme Michel Hauser à Munster qui tous les ans à l'ascension fait un Festival où il y a du Jazz et du Blues. J'y suis encore allé cette année, j'y ai bu un Tokay " Vendanges Tardives ", j'y ai vu les cigognes et c'était fabuleux (rires) !

www.jazzclub-paris.com (programmation, historique, visite virtuelle...)

 
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Interview réalisée le 28 août 2006 au Jazz Club Lionel Hampton de Paris

Propos recueillis par David Baerst

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